Mise à jour : 16.10.2006

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"QUELQUES NOUVELLES FRAICHES DU DOME C"
Guillaume DARGAUD

Campagne d'été 2004 - 2005

 

Guillaume DARGAUD est parti le 30 novembre 2004 pour une 5e mission sur le grand désert blanc. Il nous raconte son périple, en direct de la station Concordia, le long de ce long email.

 

"Je suis parti le 30 novembre pour une 5ème mission et j'ai été tout de suite mis dans le bain par la tempête de neige qui bloquait le col au dessus de Briançon. 6 avions plus tard (soit environ autant que pour faire Paris-Marseille en période de grève) j'arrivais au milieu de nulle part, autrement dit Dôme C, 75°S 123°E 3200m. Pour ne rien n'y trouver, ou presque.

La différence entre cette mission et les précédentes est que je vais peut-être y rester tout l'hiver, cela dépend si les 3 raids prévus pour cet été auront le temps d'apporter tout le matériel et si la construction des bâtiments d'hiver de la station Concordia sera terminée dans les temps. Hé oui, ce sera une première. Selon les derniers pronostiques, il est probable que l'on puisse emménager environ 3 semaines après le départ du dernier avion, prévu le 8 février. En attendant le travail sur Concordia progresse à marche forcée.

Les volontaires pour l'hivernage se clairsèment. De 16 au départ on ne va plus être que 12, probablement. Pas difficile de deviner pourquoi quand la température actuelle au plus chaud de l'été oscille entre -38° et -25°. Aujourd'hui on a profité du bel après midi pour jouer au boomerang et se refroidir les nerfs après avoir passé 3 heures pour mettre un système à l'heure.

Pourquoi 3 heures ? Réponse courte: parce que c'est l'Antarctique. Réponse longue: le système à mettre à l'heure est intégré à un mat d'acquisition dehors et il n'y a pas de courant à proximité; on décide donc d'utiliser un portable et un adaptateur pour faire la mise à jour. Mais le programme de mise à jour est sur un DVD que le portable ne peut pas lire. On le met donc dans un PC pour le transférer avec une clef USB. Qui n'a pas de driver sur le portable. Le driver se trouve lui aussi sur DVD, mais il rentre sur une antique disquette donc on le transfère. Mais ça ne marche toujours pas. Donc on décide d'utiliser un cable de réseau bricolé en connexion directe. Sauf que la carte PCMCIA qui permet de brancher le portable sur le réseau est restée au labo. Au lieu de faire 4km à pied vu qu'on s'est encore fait piquer une des 4 seules motoneiges disponibles, on essaie autre chose. Finalement on arrive à graver le programme sur un CD et à l'installer sur le portable. Fin de la première étape; jusque là on était au chaud.

On emmène le portable dehors pour le connecter au CR10 via un adaptateur et ses 2 câbles qui gèlent et risquent de casser au moindre mouvement. La batterie du portable, du haut de ses vénérables 6 ans d'âge, expire en environ une minute. Pas mm le temps d'arriver au mat; retour au chaud. On prend un groupe de continuité (UPS) mais la prise n'est pas bonne. On coupe donc un câble d'alim PC et une multiprise pour faire un adaptateur et on repart dehors transportant 20kg d'UPS. Une fois installé et connecté on se rend compte qu'on ne voit strictement rien sur l'écran avec le soleil qui nous grille sur la neige. Retour au chaud (avec notre cortège de câbles déjà gelés) où l'on découpe et scotche un grand sac poubelle pour faire comme les antiques photographes. On repart à l'assaut. Le pad de la souris est inutilisable avec des gants et marche atrocement mal avec des doigts secs et gelés. A force de tripoter les touches de raccourcis je lance le programme et me rend compte avec effroi que le programme, juste installé, ne contient pas les configurations de communications du CR10. Allô le container, on rentre. On se plonge dans la doc et configure le programme. Mais il est l'heure d'aller manger. Veut-on vraiment se faire passer l'appétit ? On essaie qd mm à nouveau et finalement ça marche. Fin de la phase 2. Dans l'après-midi on essaiera de faire une synchro automatique avec un GPS, mais je vous raconterai ça une autre fois, hein ?!?

Bref ici on essaie de faire avec se qu'on a et sinon on encaisse. Par exemple jeudi matin j'ai cassé mon principal objectif photo, cassé ma brosse à dents et perdu ma pince-couteau Leatherman. Devinez lequel je considère comme une vraie tragédie (indice: c'est pas comme si je dois embrasser qq'un dans l'année qui vient).

Qu'est-ce qu'il y a eu d'autre comme surprises ? A l'arrivée en Nouvelle Zélande, ma garde-robe Antarctique n'étais pas au rendez-vous. J'ai râlé comme ma soeur ne trouvant pas ce qu'elle veut au magasin de mode du coin, sauf que là ma vie en dépend (la sienne aussi elle dira). En farfouillant dans les sacs de plusieurs retours j'ai pu trouver à peu-près ce qu'il faut. Qq heures après, autre surprise, la glace de mer de l'atterrissage à Terra Nova Bay (la base italienne) à été emportée par la mer. Donc une heure de vol de plus pour McMurdo dans un C-130 dont je ressors complètement sourd pour 3 jours. A McTown l'accueil est comme toujours... spécial. 3 bus montés sur des roues de 3 mètres nous attendent pour nous emmener au Twin Otter (un avion plus petit qui peut se poser n'importe où, surtout là où il faut pas) qui se trouve... 50 mètres plus loin. L'hôtesse d'accueil nous interdit de prendre des photos, de s'éloigner, de s'approcher des bâtiments ou d'aller pisser; et tout ceci à 3 mètres des moteurs des bus que les chauffeurs refusent d'éteindre. 3000 personnes sur une base, ça crée une hiérarchie qui a besoin de s'auto-justifier. Heureusement 10 minutes plus tard on est en vol par Twin Otter et hélico pour Terra Nova, l'accueillante base italienne avec ses journées en T-shirt, ses soirées pizza et sa vue imprenable.

Le programme pour la suite est confus, avec 11 vols de retard entre Terra Nova et Dôme C malgré 2 vols quotidiens en alternance pour les 2 couples de pilotes. Le lendemain, on est à la moitié d'une balade au milieu des champs de pierres licheneuses qd la radio nous enjoint de rentrer nous préparer pour le vol. Après une douche et une courte sieste on décolle à 2 heures du matin pour arriver 4 heures plus tard au coeur de glace de l'Antarctique: Dôme C, terminus ya pas plus loin. Il est 3 heures locales et d'après le bruit qui vient de la tente temps libre, la première fête de l'été bat son plein. On y trouve qq pochards suants sautant en grosses bottes sur des planches dans une tente enfumée au rythme de la disco d'un ordi portable. 15 minutes plus tard tout le monde ronfle lourdement dans la tente que je partage avec 8 autres. Surtout un. Je me lève et le secoue pour le réveiller. Pas de chance c'est mon futur chef d'hivernage, reste plus qu'à espérer qu'il n'est ni susceptible ni rancunier. Au matin, avec les zones horaires traversées à tors et à travers, je suis levé tôt pour profiter des tartes au sucre du cuistot jurassien qui me donne aussi les derniers potins de la base. Il va rester avec nous cet hiver pour son 10ème hivernage. Ou qq chose comme ça, il sait mm plus.

Les premiers jours sont un peu lents. Les collègues italiens sont malades de l'altitude, nous n'avons ni labo ni container pour mettre nos manips, et le temps que la logistique s'organise j'ai le temps de visiter un peu la base. Entre autre le forage glacio qui touche au but. Je les ai vu commencer en 1996 et ils ont maintenant percé 3000 mètres de glace, arrivant à 60 mètres du niveau rocheux en début de saison. J'assiste à l'extraction de la plus vieille glace du monde, une carotte de 20 cm de diamètre et 70cm de long, âgée d'un incroyable 900 000 ans, transparente comme un cristal. A cette profondeur la température issue de la profondeur du sol réchauffe la glace à -4°, la rendant humide. En remontant les couches supérieures à -53° tout gèle dans le carottier qui doit être dégelé en douceur dans un bain de kérosène à -4° pour ensuite extraire délicatement la carotte. Au rythme des descentes et remontées du carottier, les glacios battent le record de la glace la plus vieille toutes les 2 heures. Encore 30 mètres et quelques semaines...

La visite des tours jumelles de Concordia est aussi fascinante. En moins de 5 ans où le travail n'est possible que 2 mois par an, une poignée d'ouvriers ont dressé deux tours polygonales de 20 mètres de haut sur des gros pilotis - vérins hydrauliques. La construction interne bat sont plein et j'enjambe en permanence des conduites de câbles, des portes posées par terre, du matériel de construction et des ouvriers pliés dans des positions improbables effectuant des soudures ou assemblages dans des coins. Le 11 décembre ils démarrent la centrale électrique, la chaufferie et lancent le chauffage dans le premier bâtiment. On se rapproche de l'échéance."

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Guillaume Dargaud
http://www.gdargaud.net/Antarctica/WinterDC.html

 

 

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